La cause-racine de la crise

Publié le par loïc abadie

C'est devenu le sport national (et international) du moment, et c'est classique en temps de crise : trouver LE coupable.

Le bouc-émissaire est ainsi au choix, et selon les orientations politiques des commentateurs : 

- Les banquiers qui ont oublié toute notion de risque.
- Les USA (parce que la crise a démarré chez eux).
- La FED (pour sa politique monétaire laxiste).
- Le système de monnaie à réserve fractionnaire (qui favorise l'expansion du crédit).
- Les « spéculateurs ».
- Les ménages qui se sont trop endettés.
- La « dérèglementation » .
- Les états et dirigeants politiques qui ont largement incité au développement de la bulle de crédit.
- ... etc.

Ces « boucs-émissaires » ont évidemment chacun leur part de responsabilité. Mais derrière eux, il y a une cause-racine plus profonde, qui se voit par exemple dans ce graphique :

Nous voyons sur ce graphique de la production de biens de consommation une tendance de fond depuis 60 ans : Des fluctuations de plus en plus faibles. 

Après une période de grande agitation (crise des années 30, guerre mondiale, reconstruction), nous avons eu des variations d'ampleur moyenne pendant les années 70 (chocs pétroliers), puis très réduites dans les années 80-90. L'implosion de la bulle internet en 2000 et la petite récession de 1991 ont provoqué des perturbations très légères.

Conséquence de cette évolution de fond : le sentiment de sécurité a progressé chez tous les opérateurs qui étaient de plus en plus confiants, constatant autour d'eux un environnement économique de plus en plus stable et tranquille.
De cette confiance naît l'euphorie et la perte de conscience du risque...Les générations qui ont toujours vécu dans cet environnement « tranquille » et sont arrivées au sommet de la hiérarchie sociale ont porté aussi au sommet cette euphorie.

La cause racine de la crise, c'est cela, et rien d'autre. Tous les échelons de la société ont été touchés par cette excès de confiance. Sans distinction, et sans qu'un échelon soit « plus » ou « moins » responsable qu'un autre.
Dans une société démocratique, le gouvernement n'est d'ailleurs que l'expression de la « foule ultime ».

Une dynamique de foule est quelque chose d'extraordinairement puissant dans une société, capable de balayer toutes les règlementations et les « garde-fous » établis au cours des crises précédentes...plus les acteurs occupent une place élevée dans la société, plus la pression de cette dynamique de foule sur eux est forte.

Pour un simple individu (comme moi ou la plupart d'entre vous), qui n'a pas un rôle de décision important dans la société, il est encore possible de ne pas suivre la foule quand elle fonce dans le mur. La pression est faible, et nous sommes libres de nos actes.

Mais imaginez que vous êtes le directeur de la filiale d'un grand groupe bancaire pour disons...la Floride, en 2005, au plus fort de la bulle immobilière.
Vous décidez d'être raisonnable, de ne pas faire courir de risques excessifs à votre banque, et de refuser de délivrer des crédits à risque à des clients ayant une capacité de remboursement insuffisante...Vous avez entièrement raison.
Seul problème : au bout de 6 mois, les résultats de votre filiale indiquent une croissance de seulement 8% de vos bénéfices, là où les dirigeants des autres filiales ont obtenu 20% par le développement de nouvelles catégories de prêts à risque.
Le PDG de votre banque vous convoque alors dans son bureau, pour vous informer qu'il vous remplace par Mr Swap, qui a réussi une croissance de 35% de ses résultats en développant une nouvelle activité « dérivés de crédit » qui semble très rentable. Vous n'avez pas suivi le sentiment de foule dominant...Dommage pour vous !

Imaginez ensuite (on peut rêver) que vous êtes président des USA en 1992. Vous vous rendez compte à votre arrivée au pouvoir qu'une bulle de crédit commence à se développer au-delà des limites normales dans votre pays. Vous décidez à juste titre de « serrer la vis » : hausse des taux, règlementation stricte du crédit bancaire, pas de « plans de relance de la consommation », mais des investissements de l'état dans la recherche, les infrastructures, la formation et le développement industriel.

Vous préparez l'avenir à long terme de votre pays en tuant dans l'œuf une bulle naissante et choisissez d'empêcher une crise géante plus tard en provoquant volontairement une petite récession et en ralentissant la machine quand il est encore temps.

Seul problème : D'autres pays autour de vous se lancent dans la fuite en avant dans le crédit. Ils réussissent d'ailleurs à obtenir une croissance très dynamique grâce à l'expansion anarchique de leur dette et de leurs déficits, pendant que votre politique déclenche une récession. L'opposition se déchaîne contre votre « incompétence » et plusieurs députés de votre parti demandent un changement immédiat de politique économique. Vous perdez lourdement aux élections suivantes...Vous n'avez pas respecté l'état d'esprit de votre époque.
 
C'est cela la psychologie des foules : Une force contre laquelle il est quasiment impossible de lutter.

Aujourd'hui, la psyhologie est en train de changer : beaucoup réclament (à juste titre) plus de règlementation, des « garde-fous »...certains ultras réclament même le retour de l'étalon-or, ou des changements encore plus radicaux.
Beaucoup de garde-fous seront certainement mis en place pendant cette crise. A un moment où plus personne n'en aura d'ailleurs besoin, vu que tout le monde sera redevenu prudent (et même excessivement prudent) : Il n'y a pas besoin de mettre de panneaux « interdiction de nager » sur une plage où 10 personnes viennent de se noyer à cause d'une série de tempêtes. La peur collective suffit.
Les signes du changement se multiplient en tout cas : "low-conso", "low-cost", "frugalité" sont les nouveaux termes "tendance" du moment, qui se répandent dans tous les pays occidentaux, en rapport avec l'arrivée du 4ème hiver de Kondratieff.
Les entreprises qui sauront se positionner sur cette nouvelle donne basée sur le low-cost sortiront renforcées de la crise. Celles qui négligeront le bouleversement psychologique en cours, et continueront dans le modèle précédent (proposer aux clients d'acheter des produits dont ils n'ont pas vraiment besoin et surchargés de fonctions inutiles) seront broyées.

Puis dans 50 ou 60 ans, les leçons de la crise actuelle seront oubliées, et une autre génération reproduira sans doute nos erreurs et fera sauter méthodiquement tous les « garde-fous » qui vont bientôt être mis en place.

L'humanité a toujours fonctionné comme cela, par cycles alternant excès d'optimisme et de pessimisme. Cela ne changera pas à l'avenir.
Au niveau individuel, nous pouvons détecter et nous protéger des excès par une connaissance des comportements de foules et des cycles économiques. Au-delà de ce niveau individuel je ne pense pas qu'une prévention durable contre les excès associés aux cycles soit possible : c'est le cycle lui même qui conduit les foules à faire sauter les barrières à chaque fois.
Peut être que je suis trop fataliste ?


Publié dans psychologie des foules

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Dediou ! 16/12/2009 11:33



Bonjour monsieur Abadie, et merci pour les informations à caractère économique que vous diffusez sur ce site, et qui m'intéressent fort.
Pour l'anecdote, sachez que moi aussi, je m'interroge sur l'éventuel lien entre cette crise et notre capacité à disposer de ressources pour continuer une croissance économique.


Nous vivons dans un monde physique, l'économie est un outil qui permet certainement de mieux comprendre le monde physique, peut-être d'intéragir avec lui, mais je doute qu'elle lui impose
jamais sa Loi, la physique aura certainement toujours, à terme, le dessus. La croissance économique reflète peu ou prou, je crois, un phénomène physique.

Alors oui, il reste parait-il beaucoup d'énergie fossile à exploiter. Mais à quel prix ? Une question pertinente n'est-elle pas : à 75 dollars le baril, l'économie mondiale est-elle en capacité à
croitre encore ?
Un économiste, James Hamilton, c'est posé la question du raprort entre le coût de l'énergie et croissance économique, et il semble y voir un rapport.
En 2005, J.M. Jancovici c'est posé la même question, et y a apporté la même réponse, avec en supplément gratuit, la première prédiction psychohistorique de l'époque contemporaine, qui était : en
2007/2009, on devrait assister à une croissance du chômage, compte tenu de l'inflation du prix du pétrole constatée cette année là (2005 !)...
Au delà de ces anecdotes, peut-être pourriez vous aussi, étudier cette approche ... physico économique ?

Bien cordialement, Monsieur.



Andlil 19/04/2009 14:23

Je partage vos idées mais je pense qu'il ne faudra pas 50 ou 60 ans pour revivre les mêmes scénarios, nous assistons à une "accélération du temps historique" du fait de l'immédiateté de notre civilisation (médias, tout tout de suite...). A mon avis, dans 20 ans, c'est reparti avec les mêmes promesses.

izarn 04/03/2009 15:00

Je ne crois pas à votre argumentation qui est basée sur le fait que la situtation économique devenant de plus en plus sure, cela a conduit a prendre des risques exagérés.En fait c'est la pensée unique d'un libéral bon ton.C'est meme assez tartuffe comme explication. Vous savez bien que c'est l'appat du gain qui fait prendre des risques.Votre graphe explique qu'au contraire, que l'économie mondiale devient de moins en moins risquée et donc pare essence, de moins profitable.Depuis 1945 jusque dans les années 70, l'Europe s'est reconstruite. Ensuite il faut bien constater qu'on allait pas continuer à ce rythme à construire des autoroutes, a produire de l'alimentation ,des autos plus que necessaire! Donc au total, les augmentations de PIB auraient du etre trés réduites, inférieures à 1%...Mais à ce moment la, on détruit Breton Wood, le dollar n'est plus convertible, etc...Keynes à bon dos, il n'existe plus depuis 40 ans..Il se trouve que Friedmann comme Reagan (Consideré dans l'Express des années 60 comme un fasciste) était un anti-communiste primaire, et il était impensable que l'économie capitaliste puisse se trainer comme l'économie soviétique.C'est a partir de la qu'on a autorisé aux banques à fabriquer de la monnaie à partir de rien pour faire du crédit...Un jour ou l'autre, le systéme fini par se casser la figure devenant de plus en plus fragile. Il lui faut des rendements délirant à deux chiffres pour survivre...Il s'agit bel et bien de néo-libéralisme. Et celui-ci existe bien en effet. C'est pas parcequ'il est favorisé par les Etats que le systéme est Keynesien! C'est un contre sens. Cela démontre au contraire que le néo-libéralisme est un syteme artificiel qui ne fonctionne pas. Bref pas de main invisible.Quand les Etats renflouent les banques sans réelles contreparties, ou distribuent des primes de 500$, ça n'a aucun rapport avec Keynes (Du moins j'ai mal compris) ou avec du socialisme.Ce genre de méthode, et vous l'expliquez de manière remarquable, ne sont que des essais pour sauver un systéme néo-libéral. L'image la plus claire est celui du tonneau des danaides. Vous avez beau renflouer en épongeant les actifs toxiques et en faisant des cadeaux aux consommateurs, ca ne changera rien du tout à un systéme en fin de vie, basé sur un crédit délirant.Il faut accepter au contraire des chiffres trés modestes de profits et d'augmentation de la richesse basée sur les biens matériel pour sauver le libéralisme.J'aimerais dire que oui en effet le vrai libéralisme honnete, n'a jamais existé, pour un raison bien simple: Il n'interesse pas les profiteurs qui s'enrichissent sur la spéculation et non le travail.S'enrichir par le travail est beaucoup trop lent.Jadis il fallait plusieurs générations pour devenir bourgeois...Les Bill Gate ne courrent pas les rues et servent de miroir aux alouettes au systéme.Malgrés tout je vous rejoins pour dire que l'enrichissement rapide par le socialisme est un miroir aux alouette aussi nullissime...

Oliv183 16/12/2008 22:25

On y arrive petit à petit. Le dollar commence à chuter fort: -8% par rapport à l'euro en à peine plus d'une semaine. Je persiste à penser que la chute va s'accélérer, d'autant plus que la défiance vis-à-vis du $ augmente encore avec tous ces indicateurs mauvais et la supercherie monumentale de Madoff. Le taux d'intérêt de la FED est au plus bas, et rien n'y fera plus. C'est l'abysse.Je pense que cette chute est nécessaire (et voulue par les USA, quoi qu'on en dise) pour purger une économie américaine qui dépassait de très loin les limites des états qu'elle a vilipendé (Argentine, ...). Il faudra une descente dans les profondeurs pour apurer ce système à bout de souffle.

Pierre 16/12/2008 16:55

Un tres bon argumentaire.Connaisser vous celui al: http://www.volle.com/travaux/crise.htm