Crise du crédit : Combien ? Quel impact ?

Publié le par loïc abadie

 
L’immense majorité des experts en économie affirme encore que la crise du crédit actuelle n’est pas suffisante pour déclencher une récession et un atterrissage brutal de l’économie aux USA et en Europe…les prévisions de croissance des économistes restent très optimistes pour 2008 (le FMI prévoyait ainsi dans sa dernière analyse de juillet 2007 une croissance à 2,8% pour les USA en 2008).
 
D’un autre côté on lit dans la presse économique toutes sorte de chiffres sur l’impact de la crise du crédit, avec des estimations allant de 100 milliards à plus de 2000 milliards !
 
Il est temps de se pencher un peu plus en détail sur le chiffrage de l’impact potentiel de cette crise du crédit…avec beaucoup d’éléments que nos experts du FMI, de l’OCDE et de certaines grandes banques négligent complètement parce qu’ils se contentent de voir les conséquence immédiates à court terme.

Les données de base : 
 - Le PIB total des USA (annuel) est de 13 929 milliards de $ selon les dernières données (réserve fédérale).
- Il y a 10000 milliards de $ de crédits hypothécaires aux USA, dont 3000 milliards de $ de crédits à hauts risque (subprime + Alt-A et autres prêts à taux révisables).
 
1) les pertes immédiates attendues :

En appliquant un taux de perte de 12% sur les 3 prochaines années pour les prêts à risque (hypothèse très raisonnable) et un taux de perte de 2% sur les autres prêts, nous arrivons à 500 milliards de pertes sur 3 ans.
 
Ces montants correspondent à peu près aux dernières estimations faites par les banques (qui varient entre 400 et 500 milliards). Répartis sur 3 ans, cela ferait environ 135 à 165 milliards par an.
Nous en sommes déjà à 50 milliards de pertes déclarées par les banques ces derniers mois.
 
2) les pertes « dominos »
 
Après les pertes immédiates sur les prêts eux-mêmes, il peut y avoir des pertes « collatérales », issues de la défaillance de fonds spécialisés qui se sont endettés avec un gros effet levier…pour acheter des dettes hypothécaires : Environ 350 milliards de SIV (fonds qui empruntent à court terme pour investir dans les dettes hypothécaires) sont actuellement scotchés sur leurs positions par un marché du crédit devenu complètement illiquide, plus divers hedges funds spécialisés.
Il est très difficile d’estimer le taux de défaillance et les pertes finales de ces fonds…mais elle pourrait être du même ordre de grandeur que les défaillances sur prêts hypothécaires. Vu l'opacité de ces fonds, je m'en tiendrai à une fourchette de 50 à 150 milliards annuels, peut-être largement sous-estimée.
 
3) Les effets indirects.
 
Ce sont de loin les plus puissants…même si presque personne n’en parle parce qu'ils sont moins médiatiques que les annonces "fracassantes" de pertes bancaires sur les subprimes !
a) le prix du pétrole.
 
Les baisses de taux US, associés à une forte demande en zone Asie ont fait monter fortement le prix du baril.
Le passage d’un baril de 50$ à 90$ (+40$), vu les importations des USA (3,7 milliards de barils / an) représente un coût annuel de 148 milliards…mais encore une fois, ce n’est pas le plus grave, loin de là !
 
b) L’extraction de cash par les hypothèques rechargeables.

Là, on commence à rentrer dans les "vrais" problèmes : 
Une nouvelle infiniment plus grave que la crise du crédit est passée quasiment inaperçue dans la presse : la baisse des prix de l’immobilier est lancée aux USA depuis 3 mois à un an (selon les indices pris en compte).

Vu l’accumulation des stocks invendus, actuellement à un plus haut de 16 ans, cette baisse va se poursuivre.
Jusqu’ici, les ménages avaient pris l’habitude de se servir de leur maison comme d’une source de revenus pour consommer, en augmentant leur crédit hypothécaire au rythme de l’augmentation de valeur de leur habitation.
Ils ont pu extraire ainsi entre 500 et 700 milliards de $ annuels de cash par ce procédé appelé HEW ou MEW (mortgage equity withdrawal).
Le retournement à la baisse des prix signifie tout simplement l’arrêt de cette source de cash. Parce que les hypothèques adossées à la valeur des habitations ne pourront plus grossir.

Impact : 500 à 700 milliards annuels.
 
c) le taux d’épargne.
 
Une conséquence importante des bulles d’actifs qui se sont formés au cours des années 90 est que les ménages n’ont plus jugé nécessaire d’épargner : leur patrimoine augmentant « tout seul » grâce à la hausse des actions, et surtout de l’immobilier, ils pouvaient consacrer tous leurs revenus à la consommation.
Le taux d’épargne historique, entre 8 et 10% du revenu disponible est ainsi tombé à des niveaux jamais atteints depuis la grande dépression des années 30, entre 0 et 1% (il a même été temporairement négatif en 2005).
Cette courbe historique sur 50 ans est très parlante :
A partir du moment où les prix des actifs (immobiliers et actions) cessent de progresser, les ménages vont « revenir sur terre » et réaliser qu’ils doivent de nouveau épargner pour assurer leur avenir et leur retraite.
Le simple retour à un taux d’épargne normal (8%/an contre 1% actuellement) représenterait encore :
700 milliards d’euros retirés du circuit économique.
 
d) la contraction générale du crédit.
 
Les banques doivent maintenir un ratio de solvabilité suffisant (autour de 10% en moyenne), c’est à dire que pour chaque $ de capitaux propres, elles n’ont pas le droit de prêter pour plus de 10$ de crédits (ce qui est déjà un levier important).
Donc chaque $ de perte signifie qu’elles doivent supprimer 10 $ de crédits pour maintenir leur ratio de solvabilité intact…
Justement, la crise du crédit hypothécaire (voir plus haut) est prévue coûter entre 400 et 500 milliards de $ aux institutions financières…soit avec le levier de 10 : 4000 à 5000 milliards de crédits en moins.
Goldman & Sachs parlait simplement de 2000 milliards, dans une estimation vraiment à minima.
 
Répartie sur 3 ans, cela représente environ 1500 milliards de liquidités en moins chaque année dans le système.
 
Récapitulatif de tous ces impacts :  
Problème
Impact annuel
Pertes immédiates sur prêts hypothécaires
150 milliards
Pertes financières associées aux défaillances de fonds spéculatifs associés(Hedge funds, SIVs)
50 à 150 milliards, estimation très incertaine.
Hausse du baril de 40$
148 milliards
Fin de l’extraction de cash via hypothèques rechargeables
500 à 700 milliards
Retour à un taux d’épargne normal associé à la fin de la bulle d’actifs et à un retour aux réalités des ménages
700 milliards
Restriction du crédit associé aux pertes bancaires
1500 milliards
Total
3000 à 3300 milliards de $
 
Pour mémoire : PIB total des USA = 13900 milliards.
 
Ce tableau montre un impact potentiel en terme de liquidités correspondant à plus de 20% du PIB US...cela ne signifie pas 20% de PIB en moins tout de suite évidemment, toutes ces liquidités ne partent pas à la consommation...mais il y a largement de quoi déclencher une puissante récession aux USA, se répandant ensuite à l'ensemble de l'Europe et même des pays émergents.

Les hypothèses de base qui ont servi à ce calcul n'ont rien d'exagéré ou de pessimistes : j'ai simplement supposé une baisse modérée de l'immobilier sur les années à venir, un retour progressif aux normales historiques pour le taux d'épargne et un ralentissement de la production de crédit (1500 milliards par an en moins, alors que la hausse actuelle dépasse 3000 milliards par an)
Ils ne prennent pas non plus en compte les pertes associées à l'installation d'une récession (baisse de revenus des ménages, faillites supplémentaires d'entreprises et de ménages associées au chômage...etc).

La réalité pourrait être nettement plus sévère encore que ce qui est décrit par les calculs avancés ici, notamment en cas de forte baisse de l'immobilier aux USA (rythme annuel à -10%/an ou plus).

Publié dans économie générale

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Inter'Or 12/10/2008 09:47

Nous sommes à la fin d'une ère économique et financière !
Un ami américain vient de nous envoyer un graphique impressionnant. Ce graphique détonne parce qu'il rapproche le poids du marché des dérivés (abstrait et dématérialisé) de deux grandeurs bien réelles : 1. Le PIB mondial, c'est-à-dire la richesse générée par tous les pays de la planète en un an.2. La capitalisation boursière mondiale, c'est-à-dire la valeur de toutes les actions et obligations (d'Etat et d'entreprises) cotées sur toutes les places, partout dans le monde.
La valeur des produits dérivés pèse 10 fois plus lourd que la richesse réelle créée par l'économie mondiale dans sa totalité !! Et plus de 5 fois la valeur les actions et obligations cotées sur les marchés mondiaux ! Trouvez l'erreur...Le volume des marchés de produits dérivés sur les six dernières années a explosé de 500% ! Pouvons-nous continuer ainsi ?Couvrir ses positions est une chose, faire des arbitrages en est une autre. La spéculation est nécessaire, elle fluidifie les marchés. Ce qui ne va pas, c'est le rapport de 1 à 10 entre la richesse réellement produite et les dérivés. La dérive est là.Le sage d'Omaha l'a vu venir...
http://interor.fr">achat or

Noryungi 30/11/2007 14:36

Très intéressantes, aussi, ces informations provenant des États-Unis :http://rs.rgemonitor.com/blog/setser/229071http://econospeak.blogspot.com/2007/11/uh-oh.htmlhttp://www.nakedcapitalism.com/2007/11/private-demand-for-us-financial-assets.htmlEn gros : les investissements étrangers aux États-Unis sont en train de se tarir à grande vitesse. Même les fonds de pension américains sont en train d'acheter (le plus vite possible) des actifs à l'étranger par crainte de l'écroulement de l'économie américaine :http://www.newsday.com/business/custom/retirement/ny-bzpens1129,0,505127.storyC'est on ne peut plus explicite : même les fonds de pension américains ne croients plus en leur propre économie !Merci pour cet excellent blog.

rickyny 29/11/2007 22:26

Vous l'avez surement vu sur The Big Picture sinon voici la parfaite illustration de ce qui est dit ici.http://lemondequivient.typepad.fr/mon_weblog/2007/11/oups-credit-cru.html

jmdesp 21/11/2007 19:57

Un truc qui m'ennuie dans cette analyse est le mélange entre la baisse de l'immobilier et les pertes sèches des banques.Les hypothèses initiales sur ces pertes sèches me semble réaliste mais uniquement parcequ'on a déjà un crash aux US.12% de baisse du marché c'est gros, mais en soi ça ne veut même pas dire que les banques vont perdre de l'argent. Entre 91 et 98, les banques française n'ont probablement eu presque aucun perte sèche sur les emprunts émis (disons sensiblement plus qu'en temps ordinaire, mais un pourcentage négligeable par rapport au total de l'encours, et qui n'ont même pas dû effacer une part significative des gains sur les autres crédits en cours)  et pourtant il s'agissait d'un vrai crash avec une baisse du marché au total très importante (de l'autre de 50%).12% de perte sèche, c'est colossal et il faut non seulement un crash du prix de l'immobiliter, mais en plus un crash économique avec un nombre énorme de gens qui ne *peuvent* plus payer.Comme je l'ai dit, cela me semble cependant assez probable. mais uniquement parceque les prèts risqués aux US sont exceptionnellement risqué, les prêts Ninja devrait plutôt être appelé prêts Kamikaze !, qu'on est définitivement dans un crash immobilier et que le crash économique est absolument inévitable.De 91-98 les banques en France  n'ont  en réalité (presque) rien  perdu, et pourtant l'économie a beaucoup souffert. Quand les banques perdent beaucoup, on peut imaginer ce que cela donne économiquement.

jjean 20/11/2007 16:17

L'analyse est partielle et partiale, elle ne montre que l'impact négatif. En france, si les prix de l'immobilier baissent, si le crédit se contracte, il sera possible de se loger pour moins cher (ce qui a favorisé l'augmentation des prix, c'est tout simplement l'allongement du crédit). La spéculation d'aujourd'hui ne profite pas à la plupart des salariés qui voient leur budget logement exploser, leur durée d'endettement exploser.